Maria, ou la latine enthousiaste – 16ème partie

La Calabre est la région la plus attardée du monde. Je me trompais en la croyant différente de l’Iran. Francesco m’a téléphoné, il était très affolé. Le père est devenu fou. Il a enfermé Maria dans la cave et elle n’aura le droit de sortir qu’a près avoir dit oui au mariage.

Je connais ma sœur autant que si nous étions jumelles. Elle ne pourra pas supporter longtemps de vivre sans voir le jour. Elle dira oui et elle se fera taper par cette ordure d’Elia.

Je maudis mon père et je m’en veux d’être partie. Je ne reviendrai de toute façon pas à Cosenza parce que mon retour ne changerait rien. Pour eux, je suis une putain et un homme respectable comme Elia ne voudrait plus de moi. Et puis, je n’ai pas envie de me sacrifier. Je ne le peux plus.

J’aurais aimé en parler avec Sylvia, et c’est aussi trop tard pour ça. Je me sens seule, seule…

Que pourrais-je faire ? Pourquoi la vie n’est jamais belle pour moi ? Pourquoi n’ai-je droit qu’aux miettes, qu’aux restes que l’on me jette comme à un toutou obéissant?

J’ai promis aux enfants de les emmener au cinéma demain. Voilà ce qui m’aide à tenir. Mon travail avec eux. Ils savent que je suis triste. Ils ignorent pourquoi et ne me posent pas de questions. Mais ils font tout pour m’occuper l’esprit. Ils me demandent de leur raconter mes histoires et me font de superbes dessins. Ils évitent même de se chamailler. Je le sais parce que je les connais bien.

La semaine prochaine, il va y avoir une fête pour l’anniversaire de Grazziela et Pietro m’a demandé de l’organiser avec lui. Il veut qu’elle soit exceptionnelle. Il y a quelques semaines encore, il disait la détester et maintenant il fait tout son possible pour la rendre heureuse. Je sais bien qu’il le fait surtout pour m’obliger à vivre. À ne plus penser à ce qui me tracasse.

Il est rassuré, car il s’était imaginé que j’allais partir travailler dans une autre famille. Pour lui c’était l’explication de ma voix qui se casse, de mon air surpris quand il m’adresse la parole. Je lui ai dit que non, que j’avais des soucis. Je ne lui en ai pas dit plus. Alors, il a pris les choses en main avec son air de petit homme. Il est touchant. L’autre jour, il m’a dit :

– Tu sais, si tu as envie de pleurer, tu peux compter sur moi, je ne dirais rien. Tu pourras même t’appuyer sur mon épaule…

D’une certaine façon, Bruno avait raison à propos des livres. Quand je lis, je ne pense plus à mon chagrin. J’entre dans les histoires comme si elles étaient miennes. J’ai lu le recueil de Monsieur Anton et j’ai ri, pleuré. Je voyageais dans ma tête. C’est incroyable parce qu’en lisant ces aventures, j’avais l’impression de les vivre.

Quand il raconte l’hiver, j’avais froid. Il décrit une jeune fille enceinte sous la pluie de Londres et je sentais l’odeur de mes cheveux quand ils sont mouillés, j’avais même peur de m’enrhumer et j’ai frotté mon ventre pour réchauffer le bébé que je ne porterai jamais !

Malgré tout, je ne me sens pas tout à fait guérie de toute cette souffrance. Par moments, je respire trop fort, comme un sanglot et alors, je pense à Sylvia. Et quand je pense à elle, j’ai mal. Parce qu’elle me manque encore beaucoup.

Souvent, je me réveille la nuit, la main sur mon sexe et je me rappelle du rêve. C’est toujours le même. Nous sommes toutes les deux et nous faisons l’amour. Dans ce rêve, je fais et je dis tout ce que je n’osais pas. Dans ce rêve, elle m’aime et me le dit. Dans ce rêve, rien ne vient troubler notre plaisir. Et puis, je me réveille, et je ressens le manque de sa peau, de son odeur, de sa voix, de son souffle. Son goût me manque et aussi le mélange de nos sueur.

J’ai changé de magasins pour ne plus avoir à marcher devant sa boutique parce que j’ai trop peur de regarder à travers la vitrine et de l’apercevoir. Je ne pourrais pas supporter de la voir rayonner de bonheur alors que je ne fais plus partie de sa vie. Je pense reprendre mes anciennes habitudes d’ici quelques semaines, quand elle sera partie pour la Suisse.

Quand je me l’imagine faisant l’amour avec son fiancé, je souffre vraiment beaucoup. Ma gorge devient sèche et râpeuse comme du papier de verre et ça fait un grand clac dans mon cœur. Comme s’il s’arrêtait de battre une seconde.

Par bonheur, je passe beaucoup de temps avec les enfants. Cette famille est un don du ciel. Bruno et Livia savent à quel point je souffre, mais ils ne m’en parlent pas parce qu’ils ne veulent pas forcer ma pudeur. Quand je serai prête à leur en dire plus, ils m’écouteront et me conseilleront comme ils l’ont fait pour Maria.

Ils m’ont donné la possibilité de lever la tête et de briser la crainte que j’avais vis-à-vis de mon père.

Quand j’ai su ce qu’il avait envisagé pour Maria, j’étais brisée comme un vase fragile. J’ai ressenti ce frisson de peur, je me suis retrouvée comme avant. Lorsque j’étais encore Maria la Disgrasioza. Celle qui vivait à l’écart de tous, comme un cafard. Celle qui fuyait de peur qu’on l’écrase juste comme ça, d’un coup de talon.

Tous les souvenirs sont remontés en moi, comme de la crasse sur du linge. Après un lavage, on le croit propre, et on voit un petit truc un peu gris et puis en regardant attentivement, on s’aperçoit que tout est aussi sale. Un soir, avant de monter dans ma chambre, j’ai crié NON ! et je suis allée voir Bruno.

Je lui ai tout raconté, même des souvenirs que j’avais oubliés. Tous les détails qui ont pourri ma vie là-bas. Je lui ai parlé de Mario Elia. Je ne connaissais pas de mots assez violents pour exprimer mon dégoût et ma haine. Alors, je me servais d’images. Je m’en suis excusée, mais Bruno m’a dit :

– C’est inutile. Je vois tout à fait quel salaud il peut être. Pour un tel personnage, il ne faut pas hésiter à employer ce terme, Maria. L’Italie n’est pas le Yémen. Ici, il existe des lois pour protéger les femmes de tous les Mario Elia.

Vous savez, votre père risque d’être emprisonné pour séquestration. Vous avez le devoir de protéger votre sœur. Le devoir comme le droit. Vous pouvez entamer une procédure judiciaire et je connais un bon avocat, spécialisé dans le droit familial, qui se fera un plaisir de vous aider… !

– Vous me parlez de Livia, non ?

– Non, Livia est spécialisée dans le droit international. L’avocat en question, c’est moi… Pas trop déçue ?

– Oh non ! Avec vous, je ne pourrais que gagner.

Il m’a conseillé d’essayer de régler l’affaire à l’amiable et si ça ne marchait pas, d’entamer une procédure.

J’ai téléphoné à mon père. Je tremblais comme une petite fille, ma voix avait perdu toute son assurance. D’ailleurs, j’ai failli raccrocher en entendant la sienne… cette façon d’aboyer les mots… Enfin j’ai dit : Père, c’est moi, Maria, ta fille aînée. Il m’a traité de sale pute et a raccroché. J’ai refait le numéro.

– Si tu raccroches, j’appellerais à nouveau, tu finiras par m’écouter.

– Je t’ai reniée, tu n’es plus ma fille, tu n’es plus qu’une saloperie de pute romaine, tu n’es plus rien pour moi…

– Je ne t’appelle pas pour demander ton pardon. Mais je t’ordonne de libérer Maria, ta fille.

– Tu quoi ? ! Tu ordonnes quelque chose à ton père ? !

– Tu ne l’es plus. Tu as perdu ce titre en me reniant. Je sais que Maria est prisonnière…

Et je lui ai parlé pendant plus d’une heure. Et il m’a écoutée. À la fin, j’entendais son respect à travers le silence.

Je ne saurais jamais remercier suffisamment Bruno d’avoir été près de moi. Quand il me sentait faiblir dans mes arguments, il me tapait sur l’épaule (je lui tournais le dos pour mieux me concentrer… le regard des petits sur la photo du bureau me donnait la force d’oublier à qui je parlais) et me faisait le petit signe nerveux du poing vas-y. Il me passait même des papiers avec les articles de loi et ce qu’ils voulaient dire.

Ou bien mon père a eu peur, ou bien il a compris l’horreur de son geste. Il est allée chercher Maria et je l’ai entendue pleurer en me remerciant. Nous avons parlé un bon moment et puis j’ai raccroché.

Je pleurais de soulagement. Je ne pourrais jamais exprimer ce sentiment.

Tout était mélangé, la joie, la fierté, la peur… J’ai embrassé Bruno. J’avais envie de lui baiser les pieds, je ne savais comment lui prouver ma reconnaissance.

Livia est arrivée. Bruno lui a raconté. Il a dit avoir été impressionné par mon aplomb. Tu n’aurais pas reconnu la petite Maria, timide que nous connaissons !

On a même bu du Champagne pour fêter l’événement !

Alors, après avoir vécu tout ceci. Je sais que leur amitié est aussi réelle que le soleil. Elle est toute aussi chaleureuse et gratuite.

Mais pour leur parler de ce que j’éprouve en ce moment, il me faut attendre d’avoir fait le tri de mes pensées. Parce que je suis en train de changer de l’intérieur. Comme un serpent quand il mue. Sauf que je mue de l’âme.

Mon étagère est remplie de livres et sur ma table de chevet, j’ai mis le gros dictionnaire qui m’aide à comprendre tous ces termes inconnus. Et quand une définition me parait confuse, je demande à Livia ou à Bruno de m’expliquer avec des mots plus simples. Alors, nous parlons tous les trois ensemble de ce que je lis, ils me conseillent d’autres ouvrages… J’ai parfois la sensation d’avoir franchi le seuil de ce monde qui m’impressionnait tant.

Maria et Francesco se sont mariés, mais je n’ai pas été invitée à la cérémonie. J’ai fait un marché avec le père. À cause de son honneur, il ne faut pas que je revienne à Cosenza.

Malgré tout, je le comprends encore. Ma sœur et son mari viendront passer quelques jours à Rome dans un mois ou deux. J’ai hâte de les voir. Je suis contente d’avoir changé mon destin et celui de Maria. J’ai une autre raison d’être fière de moi, même si ça peut paraître ridicule.

Après mon appel, père aurait dit à mes frères et sœurs Maria, votre aînée, a vraiment des couilles. Il n’a pas dit la Disgraziosa. Pour les couilles, ça m’a fait sourire…

Maria, ou la latine enthousiaste – 17ème partie

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