L’inconnue à la faconde féconde – 4ème partie

Paul est parti avant-hier. Je suis soulagée de ce petit moment de répit. Personne ne me comprend, tout le monde me juge. J’ai gâché la bonne fête dont tous se réjouissaient. En fait, j’aurais dû épouser Paul quitte à divorcer plus tard. J’ai pré­féré la franchise et je le paie très cher.

Les rares amis que nous avions ont tous pris son parti. Mes parents ne me sont d’aucun sou­tien moral. La famille de Paul me crache sa haine à chaque fois que le hasard nous met en présence les uns des autres. Mes collègues me fuient comme si j’étais une pestiférée. Je les entends parler et rire, il suffit qu’ils m’aperçoivent pour que la conversation cesse et pour que chacun retourne vaquer à ses occupations. J’ai commis le plus grave péché du monde sans m’en rendre compte.

Ce soir, j’irai chez Paul, arroser ses plantes et aussi paradoxal que ça puisse paraître, j’en profi­terai pour reprendre mon souffle. Je serai seule, au chaud, j’écouterai un disque recroquevillée dans le rocking-chair. Je l’avais offert à Paul il y a trois ans, il était trop grand pour sa petite chambre, mais j’avais tenu à lui faire ce cadeau. Paul riait en me disant que je me l’étais offert. Je ne concevais pas m’asseoir d’une autre façon : les pieds posés sur l’assise, la tête entre les genoux, me balançant au rythme de mes émotions. Sou­vent, je mettais les bras autour de mes genoux. Je sais que je serai bien dans cette position, j’écoute­rai mon disque préféré en me berçant et, je l’espère, mes soucis s’évanouiront pour quelques heures. Jusqu’à son retour, je m’accorderai ce moment de paix quotidien.

Notre appartement… l’appartement de Paul sent le renfermé. Non, c’est autre chose. Cette odeur putride à la fois doucereuse, âcre et sucrée. Une infection. Il faut aérer tout de suite… Je vais me trouver mal si ça continue. Mais qu’est-ce qui pue ainsi ?

– Paul ?

J’ai crié en sursautant et mon cri a retenti dans le silence de l’appartement, chacun des murs a renvoyé le son amplifié de mon effroi. Il y a une forme sur le rocking-chair, et dans la pénombre, j’ai cru qu’il s’agissait de Paul. Je suis allée ouvrir les volets et les fenêtres. Paul est dans le rocking-chair…

– Paul ? Mais que fais-tu là ? Tu n’es pas parti ? Paul ? Paul, réponds-moi !

Je lui parle, mais il ne me répond pas. Il est dans l’ombre. Je m’approche de lui et comprends pourquoi il ne m’entend pas. Il lui manque la moitié de la tête.

Alors, seulement, je remarque le sang, le revol­ver et ce qui semble être de la cervelle. Je tombe à genoux et pleure en vomissant.

J’ai dû m’évanouir puisque la nuit est tombée sans que je m’en aperçoive. Je regarde Paul sans le voir. Mes paupières cillent et à chaque cligne­ment, je vois un détail particulier et différent. Mais je ne parviens pas à voir la pièce dans son ensemble. Comme si tout était un puzzle gigan­tesque en trois dimensions.

L’œil droit de Paul, étrangement clos, on le croi­rait ouvert. L’autre, exorbité, semblant pendre sur la joue. La main gauche de Paul, crispée sur l’ac­coudoir. Les pieds de Paul, disloqués comme deux pantins inutiles. Le nez et la bouche de Paul, un trou béant. Sont-ce les dents qui brillent ? Non, ce sont mes larmes. Le pantalon de Paul, sale. La main droite de Paul, ballante. Le revolver, par terre. La moquette, tachée de sang.

Alors, j’entends, je prends conscience de cette chanson que Paul a choisie. Il a mis le morceau en répétition, mais il a réglé le volume presque au minimum.

Love of my life, you’ve hurt me. You’ve broken my heart and now you leave me. Love of my life can’t you see? Bring it back, bring it back… Don’t take it away from me because you don’t know what it means to me.

Love of my life don’t leave me. You’ve taken my love, you now desert me. Love of my life can’t you see? Bring it back, bring it back… Don’t take it away from me because you don’t know what it means to me.

You won’t remember when this is blown over and everything’s all by the way. When I get older, I will be there at your side to remind you how I still love you… I still love you.

Back hurry back, please bring it back home to me… because you don’t know what it means to me. Love of my life. Love of my life…

 

Je devrais prévenir la police, mais je suis anéantie. Je ne peux rien faire d’autre qu’essayer de reconstituer ce que je vois. Je n’arrive pas à réaliser la mort de Paul. Aucun son ne sort plus de ma gorge. Je suis incapable de bouger. Par moments, une nausée s’empare de moi et je me vomis dessus, paralysée.

J’ai repris conscience dans cette chambre d’hô­pital. Qui a prévenu la police ? Je l’ignore encore. Ils m’ont trouvée dans le salon, près de Paul, prostrée. Ils m’ont prise par les épaules, m’ont aidée à me relever et m’ont emmenée ici. Je suis morte en même temps que Paul. C’est une autre qui doit vivre en moi.

D’après ce qu’on m’a dit, je serais restée quatre jours sans dire un mot. Je n’étais pas dans le coma, mais on me nourrissait, on me lavait, on me changeait, et je me laissais faire comme une poupée perfectionnée. Je me suis réveillée tout à coup, je croyais sortir d’un cauchemar affreux. J’ai réalisé où j’étais. J’ai voulu me lever. Je suis tombée et une infirmière est entrée dans la chambre.

La police est venue dans la journée. Ils m’ont posé des questions. Paul est mort. Je n’arrive pas à l’assimiler. Je n’avais jamais côtoyé le deuil et me voilà les mains pleines de sang. Je l’ai dit, je suis coupable. J’ai quitté Paul, l’ai abandonné au bord du mariage, il n’a pas survécu. J’ai demandé des détails, ils ont hésité à me répondre. J’ai insisté. Après tout, j’ai découvert le corps. Paul s’est tiré une balle dans la narine gauche. Il est mort sur le coup. La moitié de son crâne s’est bri­sée, ce qui explique la cervelle un peu partout. Il s’est tué à l’heure où nous aurions dû nous envo­ler pour Venise. Il ne s’est accordé aucune chance. Il avait aussi avalé des barbituriques.

Il va me falloir rester quelque temps ici pour que les médecins puissent juger de mon état mental.

Après le départ des policiers, je me suis tournée vers la fenêtre, j’ai regardé cette branche d’arbre danser dans le vent et j’ai vomi.

L’inconnue à la faconde féconde – 5ème partie

Publicités