Rachel, ou la femme vaillante – 11ème partie

Les événements prennent une mauvaise tournure. Béatrice n’avait pas dit à son père que sa mère ignorait tout, qu’elle lui mentait depuis le début pour justifier ses absences. Par conséquent, lorsque le bébé est né, sa belle-mère a téléphoné chez Béatrice et est tombée sur la mère. D’après ce que j’en sais le dialogue a été :

– Pourrais-je parler à Béatrice ?

– Elle n’est pas là pour l’instant. Puis-je lui laisser un message ?

– Dites-lui simplement que sa petite soeur est née. Elle s’appelle Mélodie. Elle est belle comme tout ! Béatrice peut m’appeler à la maternité au numéro suivant…

– Qui êtes-vous ?

– Eh bien ! Je suis la femme de son père !

Là-dessus, la mère de Béatrice a raccroché presque machinalement et est venue chez moi pour me demander des explications. C’est une femme très forte, qui m’a toujours semblé être aussi indestructible qu’une montagne. J’ai vu cette montagne se fissurer sous mes yeux et s’effondrer. Je l’ai consolée et quand elle s’est remise de ce choc, qu’elle a pu dominer son émotion, elle m’a passé un de ces savons !

– On peut dire que vous formez une belle paire de garces toutes les deux ! Je vais avoir beaucoup de mal à vous pardonner ce que vous m’avez fait. Si j’y parviens ! Dire que je vous faisais confiance… vous m’avez bien joué la comédie !

– Je ne vais pas te dire : C’est pas moi, c’est elle, mais reconnais que je ne suis pas venue chez toi depuis que Béatrice a commencé ses recherches. Je ne t’ai pas parlé, donc techniquement pas menti…

– J’en conclus que tu te rendais bien compte que vous agissiez mal.

– Oui, bien sûr, je m’en rendais compte ! Il aurait fallu être stupide… J’ai essayé d’en parler à Béatrice, lui faire changer d’avis, mais tu la connais. Je ne pouvais pas la trahir.

– Quand je pense aux discussions que nous avions quand tu avais quinze ans… Tu t’émerveillais de mon ouverture d’esprit. Tu me confiais des secrets si lourds que tu ne pouvais en parler à personne d’autre, pas même à Béatrice. T’en rappelles-tu ?

– Oui, bien sûr, comment aurais-je pu l’oublier ? Tu sais, ces secrets, elle les ignore toujours. Grâce à toi et à ta discrétion, j’ai pu forger ma personnalité en limitant les dégâts. Si je peux supporter certains regards, certaines réflexions maintenant, c’est que j’ai bénéficié de ta complicité pendant mon adolescence. Devais-je refuser à ta fille ce que tu m’as offert, même si elle n’a eu besoin de ce silence qu’à vingt-quatre ans ? En même temps, je ne voulais pas te mentir, c’est une des raisons pour lesquelles je ne suis pas venue chez toi ces derniers temps et que je ne te téléphonais pas… Je n’ai pas aimé ce compromis, mais c’était le seul qui me semblait acceptable.

– Mais pourquoi ne voulait-elle pas m’en parler ? Même si son père m’a fait souffrir, j’aurais très bien compris son désir de renouer des relations avec lui. Je ne suis pas une sombre idiote! Tu es bien placée pour le savoir, tout de même !

– Elle avait besoin de ce secret pour se sentir adulte… et puis, je pense qu’elle avait envie de t’en parler ces derniers jours, mais qu’elle ne savait pas comment s’y prendre. Elle t’avait tellement menti qu’elle n’osait plus sortir de ses mensonges. Tu sais, un peu comme ces gamins que l’on surprend le doigt dans le pot de confiture et qui nient encore.

– Alors, si je suis ton raisonnement, elle m’a menti pour devenir adulte et elle a continué parce qu’elle serait restée enfant… Je t’ai connue plus logique !

– Elle voulait se sentir adulte, je ne dis pas qu’elle y soit parvenue.

– Tu cherches une fois de plus à la défendre ! Par contre, toi, tu m’as l’air de l’être devenue, adulte. Sacrement adulte, même !

– Je te le dirais à mon retour de Berlin. Tu devrais retourner chez toi et avoir une bonne discussion avec Béatrice. Elle a vraiment besoin de sa maman.

En disant ces mots, je me suis soudain sentie vieille, si vieille, pleine de sagesse. Pourquoi n’ai-je jamais cette lucidité quand les problèmes me concernent au premier chef ?

Béatrice habite chez moi pendant mon séjour à Berlin. Elle a besoin de faire le point.

Rachel, ou la femme vaillante – 12ème partie

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