Rachel, ou la femme vaillante – 1ère partie (1994)

Vous croyez mon pauvre chagrin loin, que je n’attends plus de demain, rien. Et cependant tout mon destin tient en cet espoir des jours anciens… Imaginez qu’elle revienne, la porte s’ouvre, elle sourit, sa main tremblante a pris la mienne, le ciel s’éclaire et s’agrandit.

L. POTERAT, Imaginez, 1945

Dès que j’arrive à Berlin, je pose mes bagages et je pars à la découverte de la ville. J’ai, à chaque fois, l’impression de connaître parfaitement chaque rue, chaque maison et puis, au hasard d’un détour, je tombe sur une voie inconnue et, à chaque fois, je découvre un nouveau quartier que je décide alors d’explorer afin de l’apprendre parfaitement. Avec une espèce d’acharnement que je qualifierai de prussien, ce qui doit être la moindre des choses !

Cette exploration dure généralement le temps d’un séjour. Alors, je repars, heureuse, satisfaite d’en savoir encore plus de Berlin, d’avoir rencontré des tas de gens ; et même, je le sais, si mes amis berlinois ne sont pas de véritables amis, je garde précieusement leur adresse dans un carnet.

Je pense à tout ceci parce que demain, j’aurai tout oublié. Demain, je serai à Berlin et je croirai que je n’en apprendrai pas plus pendant ce séjour que je n’en sais déjà. Demain, je serai fate.

Je connais bien l’arrondissement de Weissensee. Je connais bien Pankow. Je connais bien Mitte et les autres. Je connais maintenant chaque arrondissement et même Köpenick. Je dis et même Köpenick parce que l’histoire de son capitaine m’avait fait rire et réfléchir bien avant que je ne parte à la rencontre de ses maisons, de ses rues. J’ai délibérément choisi de ne visiter l’arrondissement de Köpenick qu’en dernier.

J’ai été touriste à Berlin. J’y suis venue seule, en groupe. Même en délégation officielle.

J’ai travaillé à Berlin. Mes mains ont participé à l’édification du socialisme. Enfin, disons plus modestement, et d’une façon moins ironique, ont tenu le balai et le pinceau sur un chantier. Justement à Köpenick.

Je sais à quelle vitesse Berlin se transforme. Je sais que, si je retourne à la Charlottenstrasse, le paysage aura changé. Que les chantiers se seront déplacés. Qu’il y aura des familles dans les appartements où j’ai lutté contre la poussière de plâtre, qui revenait sans cesse malgré mes nombreux balayages. Où j’ai lutté et où j’ai déclaré forfait !

L’été était torride, j’aurais aimé faire de la voile sur un de ces lacs, sur celui que je voyais par les fenêtres des appartements où j’étais censée travailler au lieu de rêver les yeux grands ouverts…

Maintenant que je connais Berlin, je vais prendre le temps de revisiter, de survoler l’ensemble de la ville, d’aller saluer mes amis. Parce que je sais que ce voyage sera le dernier. J’ai tout pris de Berlin, il ne peut plus rien me donner. Il ne me prendra rien, surtout pas mon envie de connaître le reste du monde. Vienne, par exemple, la prochaine ville que j’apprendrai sera Vienne, parce que cet homme avec qui j’ai parlé dans l’avion était viennois et qu’il m’a fascinée… Ses yeux limpides resplendissaient autant d’intelligence que de sensualité et il paraissait ne pas s’en rendre compte. Et puis, que l’allemand était joli quand il le parlait… Je me laissais bercer par la mélodie de la langue au lieu d’écouter réellement ce qu’il me disait. J’ai oublié de lui demander son nom et son adresse… C’est dommage. Mais si je dois le revoir, si telle est ma destinée, nos chemins se croiseront à nouveau.

Ce voyage est un voyage d’adieu. Je reviendrai à Berlin d’ici dix ou quinze ans, mais pas avant. Rien ne m’attache à cette ville et j’en ai assez d’entendre toujours les mêmes sarcasmes. Où pars-tu ? À Berlin ? Comme c’est étonnant !

Et mes parents qui me demandent encore et toujours si mon petit ami se porte bien. Quelle exploratrice s’encombrerait d’un petit ami ? Certainement pas moi ! Je ne veux pas rester confinée dans un quartier, dans une rue, dans une maison de Berlin. Libre je suis, libre je resterai.

Nez au vent, l’esprit léger ; Berlin, je viens d’arriver !

Rachel, ou la femme vaillante – 2ème partie

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