Maria, ou la latine enthousiaste – 1ère partie (1995)

Dans une robe de taffetas vous étiez une demoiselle et je vous murmurais tout bas… “Dormir avec vous, dormir une nuit, faire un rêve à deux quand le ciel est noir au fond de ma chambre. Le sommeil est doux quand tombe la pluie, quand le vent du nord murmure tout bas « décembre ». Tous les mots d’amour, le vent nous les dit quand la cloche sonne une heure perdue, lointaine… Oublier la vie, oublier nos peines… Dormir une nuit, dormir mon amour… dormir… avec vous !”

C. TRÉNET, Mam’zelle Clio, 1939

à toutes celles qui ne se trouvent ni belles ni intelligentes… 

Demain, je serai à Rome. Une nouvelle vie pourra commencer. Une vie heureuse. Quoi qu’il puisse m’arriver, elle ne pourra pas être pire que celle que j’avais à Cosenza. Vingt-deux ans. Il m’a fallu attendre vingt-deux ans avant de comprendre que je devais partir. Vingt-deux longues années durant lesquelles, j’ai accepté qu’ils me traitent comme ils le faisaient, mais quand j’ai entendu les discussions du père avec ce maudit Mario Elia… Ma sœur m’avait avertie, j’avais cru qu’elle se moquait encore de moi, et puis, j’ai enfin compris.

Le père, mon propre père était en train de me vendre à cet homme horrible, aussi âgé que lui. À cet ivrogne qui a tué sa femme à coups de poing. Je suis peut-être idiote, mais je sais qu’elle n’est pas tombée. Tout le monde le sait. La chute dans l’escalier, c’est ce qu’il a dit à la police, qui n’a pas beaucoup cherché la raison de tous les bleus et de l’état du visage. La chute, ça arrangeait tout le monde. Oui, il fallait que je parte. Et pourtant, j’ai honte de leur faire ce coup-là. Je sais malgré tout que si je n’étais pas partie, j’aurais été la femme battue de ce porc, son esclave… Au moins, à la maison, on ne me battait pas.

Quand j’ai lu cette annonce “Rome, couple, deux enfants cherche bonne à tout faire. Logée, nourrie, blanchie. Références exigées” j’étais en train de préparer le repas. J’y ai vu un signe du Ciel. J’ai envoyé une lettre, en m’appliquant bien.

Je ne pensais pas, au fond de mon cœur, recevoir de réponse. C’est pourquoi j’ai été très surprise en voyant qu’un courrier m’était adressé. Je crois que ça ne m’est jamais arrivé depuis ma naissance. Le mari me donnait rendez-vous pour un entretien. Demain, je serai à Rome. J’ai pris l’argent pour le billet de train et j’ai laissé un petit mot “Je vous rembourserai à ma première paie. MD.”

MD, ce sont les initiales de mon prénom. M c’est pour Maria. J’aurais dû naître garçon. Alors, mes parents ont donné à ce bébé fille le premier prénom qui leur venait à l’esprit : Maria. Ma sœur, ils l’ont aussi appelée Maria. Après, pour les autres enfants, ils ont eu plus d’imagination… Luigi (c’est ainsi que j’aurais dû m’appeler si –comme disait-on dans ma famille– je ne m’étais pas trompée de sexe à la naissance), Giovanni, Antonio, Mateo, Vincenzo, Palmira et Lucia. Palmira et Lucia sont nées alors que j’avais treize ans.

Un an après, notre mère est morte ainsi que le bébé. Il paraît que c’est la faute des jumelles qui ont abîmé les organes de maman en sortant. Alors, il a bien fallu que je la remplace.

Un homme ne saurait pas préparer un repas, faire le ménage, s’occuper des enfants. Ce n’est pas son rôle. Un homme travaille, c’est tout. Après, quand papa a rencontré sa deuxième femme, j’ai continué. Je ne sais rien faire d’autre, parce que j’ai vite arrêté l’école. Je ne suis pas intelligente. Papa disait tout le temps au directeur, essayer d’apprendre quelque chose à celle-là, c’est jeter l’argent des contribuables par les fenêtres… et en plus, on a besoin d’elle à la maison. Je suis veuf, elle s’occupe bien des petits, elle n’a pas son pareil pour entretenir une maison et préparer de bons repas. J’aimais bien quand il me faisait de beaux compliments, comme celui-là, parce que c’était rare.

Maria, ou la latine enthousiaste – 2ème partie

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