L’inconnue à la faconde féconde – 1ère partie (1996)

Je ne sais rien de toi, tu ne sais rien de moi,nous ne sommes que deux vagabonds. Toi, fille des bois; moi, mauvais garçon. Ta robe est déchirée. Je n’ai plus de maison. Je n’ai plus que la belle saison… Et ta main dans ma main, qui joue avec mes doigts. Et mes yeux dans tes yeux et partout on ne voit que la nuit, belle nuit… Que le ciel merveilleux qui fleurit tour à tour tendre et mystérieux. Viens plus près mon amour, ton coeur contre mon coeur et dis-moi qu’il n’est pas de plus charmant bonheur que ces yeux dans le ciel, que ce ciel dans tes yeux, que ta main qui joue avec ma main !

C. TRÉNET, J’ai ta main, 1938

à la vie en général, et à tous ceux qui m’ont inspiré cette histoire en particulier… ! 

 

C’était à prévoir. J’aurais dû m’en douter le jour de l’essayage. Je ne parvenais pas à me recon­naître. Ça aurait dû être un des plus beaux jours de ma vie, mais je ne parvenais pas à calmer ce sentiment indescriptible. Un mélange d’angoisse et de déception. Le matin, encore, tout allait pour le mieux. Quelle joie, j’allais choisir ma robe de mariée ! Je savais celle que je voulais. Cette grande robe blanche avec une longue traîne et un voile interminable. Une robe toute en satin, avec une encolure de tulle rehaussée de dentelle et de perles. Je suis sortie de la cabine d’essayage et j’ai entendu les félicitations de maman. Je rayonnais jusqu’au moment où je me suis regardée dans le miroir. J’étais ridicule. Les couturières s’agitaient autour de moi, resserraient ici et là, ajustaient la robe. Comme si je n’étais pas là. J’avais l’impres­sion d’avoir dix ans et de jouer la comédie. Je pensais, il est trop tard pour reculer, je me marie dans trois mois.

Depuis, un mois s’est écoulé et je ne sais pas comment me sortir de ce guêpier.

Ils se réjouissent tous pour moi. À ma place, je veux dire. Je les vois tourner autour de moi. Cha­cun y va de son anecdote et je me sens étrangère à ce petit monde. C’est un peu comme si j’avais grandi plus vite que mon univers. Ce serait Alice au pays des merveilles, sauf que ce monde ne me paraît plus merveilleux du tout.

J’essaie de comprendre pourquoi je ne suis pas épanouie. Une faille s’est produite et il me faut trouver à quel moment.

J’avais quatorze ans la première fois où j’ai vu Paul. Il était grand, musclé mais pas trop, d’em­blée sympathique, il paraissait ne pas être sûr de lui, de ce fait, il était l’essence même du séduc­teur. Il avait quinze ans et il me plut tout de suite. Je me souviens notre premier rendez-vous. C’était devant le cinéma où nous sommes entrés pour voir un film stupide dont j’ai oublié jusqu’au titre. Mais nous n’étions, bien entendu, pas venus en cinéphiles, plutôt en adolescents flirteurs ! Nous avions besoin l’un comme l’autre de l’intimité pro­duite par l’obscurité de la salle pour oser nous embrasser. Je me souviens, nous avions chahuté parce qu’il s’était moqué de moi et sa main était sur l’accoudoir de son siège. Je ne voyais qu’elle dans cette salle, je voulais poser la mienne dessus pour qu’il puisse comprendre, pour qu’il com­prenne… Combien de temps ai-je hésité ? Une heure ? Non, sans doute quelques minutes, mais comme elles m’ont semblé longues… Je m’en souviens précisément presque dix ans après, c’est incroyable. Je me rappelle aussi la peur… Oui, c’est la peur qui me faisait hésiter. S’il se met à crier “Non, mais ça va pas ?!”, j’en mourrais de honte. Cette pensée s’est gravée dans mon esprit à tout jamais. J’ai posé ma main, ses doigts ont agrippé les miens et il a soupiré de soulagement. Notre premier baiser a suivi, j’avais peur car c’était aussi le mien et je me demandais s’il s’en rendrait compte. Allait-il se moquer de moi ? Non, il ne l’a jamais fait. Il m’aimait déjà presque aussi fort qu’il m’aime aujourd’hui.

Quelques semaines après, nous allions être séparés l’un de l’autre à cause des vacances. Je les maudissais pour la première fois de ma vie. J’étais certaine que Paul rencontrerait d’autres filles, qu’il m’oublierait, moi, une gamine encore vierge. Il m’avait pourtant rassurée, s’était engagé à m’écrire chaque jour, mais je n’osais croire à sa promesse. Il l’a pourtant tenue. Quand il m’écri­vait, il ne pouvait pas être avec une autre, ça me rassurait un peu. Ses lettres étaient longues, il me racontait combien je lui manquais, comme étaient mornes ces journées loin de moi. Il me disait rester enfermé toute la journée à lire ou à penser à moi. Il ne mentait pas car il n’a pas du tout bronzé pendant ce séjour, et il avait l’air d’être épuisé. Il s’était consumé d’amour pour moi et je n’en étais pas peu fière. Moi, j’avais passé mes journées sur la plage, à penser à lui, à lire et relire ses déclarations d’amour. Mais mon teint halé me faisait honte.

Je lui avais fait le serment de faire l’amour avec lui dès son retour. J’étais affolée à l’idée d’avoir mal, que mes parents le remarquent. Ça s’est passé dans sa chambre, il avait aussi peur que moi. Les murs étaient couverts de posters plus hideux les uns que les autres. Je n’y avais jamais prêté attention, puisque j’aimais les groupes ainsi représentés. Pourtant, à cet instant précis, ils me terrifiaient, j’aurais préféré voir un coucher de soleil au lieu de ces créatures infernales. Paul a mis “une musique romantique”, à savoir un slow langoureux de Scorpion, mais nous n’avions pas réalisé que faire l’amour prenait plus que trois ou quatre minutes ! Surtout la première fois ! Surtout quand on se sert de préservatifs en étant inexpé­rimenté ! Bref, au moment fatidique, la chambre a résonné des accords violents et rapides d’un rock très lourd ! Nous aurions pu en rire si nous avions été moins angoissés à l’idée d’être ridicules. Par la suite, je me moquais de sa maladresse à me dévê­tir cet après-midi là, c’était devenu un jeu entre nous. Je n’ai jamais eu d’autre petit ami que lui et je me demande si ça ne me manquera pas un jour ou l’autre. Pourtant, je n’en ai pas envie.

La seule fois où j’ai vraiment été en colère contre lui, c’est le jour où il m’a présentée à sa famille. Mes parents le connaissaient depuis longtemps. Lui, n’a pas osé dire aux siens que nous étions ensemble. Il leur a expliqué que j’étais une cama­rade de classe. Nous n’étions même plus dans la même école ! Il a fallu que sa mère comprenne pour qu’il avoue. Comme si nous étions coupables de quoi que ce soit ! Il y eut ensuite le repas officiel où mes parents ont reçu les siens. Ils se sont tout de suite bien appréciés. C’est étrange, maintenant que j’y pense, je me souviens du vague malaise que j’avais éprouvé alors. Le père de Paul et le mien bavardaient au salon, pendant que nos mères préparaient du café. J’ai pensé, je ne serai jamais comme elles, ni Paul comme eux. Quand nous serons mariés, nous ferons tout ensemble, je ne resterai pas à la cuisine quand Paul parlera au salon. Faut-il y voir la raison de mon angoisse à l’idée du mariage ? Peut-être.

J’aime Paul comme j’aimerais mon frère, si j’en avais un, mais je ne l’aime pas d’amour. Quand lui ai-je dit Je t’aime en le pensant vraiment ? Je le lui dis souvent, mais par habitude. Depuis com­bien d’années, ne suis-je plus émue en l’aperce­vant dans la rue ? Quand l’ai-je trouvé beau comme un dieu pour la dernière fois ? Tout s’est enchaîné sans que je m’en rende compte. Je me sens prise au piège d’un jeu dont je n’ai pas eu le courage de lire la règle. Je pleure à longueur de journée et tout le monde dit que c’est normal. Je ne le pense pas. Est-il normal d’avoir vingt-trois ans et de se sentir piégée comme une femme de quarante, coincée entre ses marmots et les traites de son pavillon ringard ?

L’inconnue à la faconde féconde – 2ème partie

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